Une journée dans la vie du musicien
Le musicien habitait dans un coin de l’est de Montréal. Un quartier pauvre qui, comme lui, avait déjà connu une certaine notoriété. Il demeurait dans un logement vieillot qu’il gardait propre et convenable, et qui lui offrait le grand avantage d’être près de son lieu de travail.
À chaque jour, ou presque, le musicien suivait une routine qui lui était devenue nécessaire depuis qu’il vivait seul. Il se levait très tard, mangeait un peu, puis savourait longuement une tasse ou deux de café fort. Quand enfin il se sentait d’attaque, il passait alors à la douche, se séchait avant d’enfiler ses vêtements, puis sortait pour se rendre à son travail, après, bien sûr, avoir soigneusement verrouillé la porte de son logement.
Il empruntait alors la rue qui longeait la voie ferrée et marchait tout en gardant un œil devant lui car le trottoir était devenu à l’image du quartier : fissuré et plein de trous. Il s’arrêtait à une intersection plus loin, devant la lourde porte d’une ancienne banque laquelle avait été transformée en bar de nuit. C’était là qu’il entrait.
Et comme à chaque fois que la porte de cet établissement se refermait derrière lui, il ressentait ce malaise, celui de passer, en un instant, de la lumière du jour à la presque noirceur de la nuit. Il avait le sentiment qu’il fuyait la réalité, qu’il entrait dans un monde artificiel.
Ses yeux s’adaptaient au faible éclairage et il reconnaissait quelques têtes parmi le peu de gens qui étaient déjà assis aux tables. Il revoyait aussi le sourire de la fille derrière le bar qui lui servait une choppe de bière sans qu’il lui en fasse la demande. C’était gentil.
Il échangeait bien quelques mots avec tout ce beau monde, mais il leur échappait rapidement car il se faisait un devoir de vérifier scrupuleusement son instrument à cordes et ses appareils de son. Enfin, lorsqu’il était assuré du bon fonctionnement de ces derniers, il s’asseyait alors confortablement sur un tabouret, enfilait la bretelle de sa guitare et commençait à jouer le plus simplement du monde.
Ainsi, et l’air de rien, pendant que ses doigts dansaient sur les cordes de son instrument, il s’enfonçait dans un univers musical bien à lui, qui l’emmurait, qui le protégeait aussi contre nous, les clients du bar.
De toute façon, nous, les clients, on continuait à boire et à fumer comme s’il n’existait plus. On le considérait comme faisant partie du décor. À l’occasion, bien sûr, il nous accrochait au passage par quelques notes qui nous rendaient songeurs, nostalgiques, et parfois tristes. On mettait alors un peu de temps à s’en remettre. Puis on passait à un autre verre, à une autre cigarette.
Souvent, quand la boîte était pleine à craquer, on aurait dit que toute la place prenait feu tant il y avait de la fumée. On n’arrivait même plus à distinguer celui ou celle qui, d’une voix rauque et peu talentueuse, se permettait d’accompagner le musicien. Ça gâchait un peu la sauce musicale. Mais ça aussi on s’en foutait puisque, de toute façon, ça ne durait pas très longtemps.
Occasionnellement, il y en avait d’autres qui décidaient de régler leurs comptes sur le champ. La bagarre éclatait. C’était alors la bousculade, les cris et les jurons. La cohue complète au milieu des tables renversées et des verres cassés. Dans ces moments de crise, c’était tout à coup surprenant de réentendre le musicien jouer des notes de fréquence plus élevée, comme si notre attention devait se porter vers celles-ci plutôt que n’importe quoi d’autre.
Rien n’égalait, non plus, ces gaillards qui s’étaient toujours vantés de danser comme des deux par quatre et qui, soudainement, par l’écho de quelques notes entraînantes, se découvraient des talents insoupçonnés jusque là. Ils envahissaient alors la piste de danse ou, encore, faisaient partager leur nouvelle découverte à même le plancher, entre les tables !
Il y avait aussi ces amours qui naissaient et ces couples qui se formaient. Curieusement, ces idylles naissantes se dévoilaient souvent sur le plancher de danse et elles ne pouvaient que s’accentuer lorsque le guitariste y allait de ses harmonies romantiques.
Quand le musicien décidait d’arrêter de jouer, il était tard. Souvent la pointe du jour approchait. Il éteignait alors ses appareils, rangeait la guitare dans son étui, puis s’accoudait au bar pour déguster une dernière choppe de bière avant de retourner chez lui.
Sur le chemin du retour, il avait le temps de se rappeler comment avait été sa journée. Y avait–il eu beaucoup de monde et est-ce que tout s’était bien passé ? Certes il était fatigué, mais il avait fait du mieux qu’il avait pu. Ça, il en était sûr.
Il s’était prévenu d’ailleurs que l’âge ne l’aiderait pas quand viendrait le temps de jouer des heures durant, ne serait-ce que des accords simplets pour un virtuose qui, comme lui, avant la mort de sa femme, avait travaillé de longues heures et dans un isolement presque absolu afin de se maintenir au sommet de son art, avec les plus grands noms de son époque.
Mais il se souvenait aussi que, lorsqu’elle était disparue, il s’était retrouvé aussi seul qu’un individu peut l’être dans une foule. Et, surtout, qu’il n’était plus capable de s’isoler, même pour satisfaire sa quête musicale.
Bien sûr, là où il servait de décor, il y avait parfois des engueulades, des chamailleries et des pleurs aussi. Mais cela se produisait dans les meilleures familles, pensait-il. De toute façon, de quoi aurait-il eu à s’inquiéter ? Il avait cette grâce d’être resté musicien, et il n’était plus seul quand ceux de son petit monde venait le voir, lui, pour l’entendre jouer ce que eux aimaient. C’était tellement simple qu’il ne pouvait se dérober à ce qu’ils désiraient, d’autant plus que la plupart d’entre eux étaient les enfants de ses compagnons de classe.
Aussi, après s’être reposé, il savait qu’il retournerait au bar le lendemain, à son rendez-vous quotidien avec ce petit monde qui, somme toute, était devenu sa famille.
Jean Narrache
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