Les mondes parallèles

Je reviens d’une ville profonde. Sans doute n'y retournerai-je jamais quoique sur cela je n'ai à cette heure aucune certitude. Je me méfie de mes propres promesses que je ne tiens jamais dans le simple but de toujours pouvoir me surprendre. La ville restera donc là, telle que je l'ai quittée, et c'est ainsi que je continuerai à la voir, pour ne jamais l'oublier, comme on oublie vite ce qui nous est trop familier...

La ville se cache derrière des portes dérobées. Elle y explose en mille traits tronqués de passages animés. Elle tonne; elle scintille; elle murmure, parfois même chuchote aux allées et venues de blondes élancées.
Des chevaux lumières y sont suspendus. Ils caracolent aux détours de rues quadrillées, aux tournants d’espaces lectures, des refuges nécessaires où l’on ne déchiffre rien, où l'on prend avec simplicité le temps de s'assoir, où l'on donne du temps au temps. Irions nous autre part pour mieux comprendre? Inutile! Chaque instant a sa raison. Tout s'éclaircira dans ces passages à la fois limpides et sombres.

Verra-t-on ces montures comme sous d’autres horizons que l'on dit perfides ? L’Ottoman y serait-il venu? Se serait-il installé ici? Ou en est-il encore assez près? Oui! Bien sûr! Voila le trait commun, le croissant sarrasin, le multiplicateur commun. Il ne nous quitte jamais nous qui beuglons encore haut et fort que plus jamais il ne décidera pour nous... Patience! Je ne suis pas effrayé, en ce qui me concerne, par la multiplication des genres entre eux. Les sucs de cuisson à mon goût nous surprennent bien plus quand ils combinent et juxtaposent des saveurs infidèles. J'aime le sucré-salé et recherche les déclinaisons innatendues par principe entre elles. Je me surprends de ces compositions même si sur l'instant je dois parfois me faire violence. Mais je les ingère ainsi, pour pisser plus tard sur la Terre et la faire fructifier. On lira dans ses veines. On prendra le temps de l’écume. Un rebelle a d'ailleurs écrit un jour sur cette fameuse écume des jours...

Je me suis donc perdu dans la nuit de cette ville. J'y ai vu un monde coulant. Je suis descendu loin sous sa terre. J’ai découvert le voûté, le rapide, le penché. J'ai vu là l'équilibre défié à chaque instant. Il rampait, s’arrêtait puis repartait, remontant en surface sur des rails exclusifs. Et il m’aura fallu moi aussi me courber pour comprendre et ne pas succomber au piège de l’impatience. Je n’y aurais pas dépassé le cap de l’immédiat.

Je ne m'en doutais pas et aurais pourtant presque dû avoir au départ une idée de ce qui m'attendait. Pouvais-je choisir un exil plus juste pour braver mes mondes parallèles, pour les écrire, pour les digérer? Non! Impossible! Il n'y avait rien de tout à fait tangible à choisir. Je n'étais en fait pas là. J'étais ailleurs quand des portes ouvertes me révélèrent inopinément la possibilite toujours renouvelée de mon existence ou de mon trépas. Je n'étais pas là et aurais tout à fait pu ne pas être non plus ailleurs. Foutaise direz-vous! Du charabia! Pas tout à fait! Une plume remarquable argumente em sourdinet sur les “transports-éclairs”1. Elle a raison. Plus qu'elle néanmoins, j'affirme que des mondes s'ouvrent et se ferment comme les petits tiroirs d'un vieux bahut de famille. On pourra bien ne plus s'en servir. On le remisera au grenier, à la cave, ou dans un angle mort de la maison. Et le meuble prendra de la poussière ou de la patine. On le surveillera du coin de l'œil. Ou peut être même fera t'on mine de l'oublier. On se dira qu'il ne bouge pas, qu'il est mort, que peut-être est-il superflu, encombrant, inutile et qu'est venu temps de le jeter au feu. Il n'empêche! Il est bien là! Et les tiroirs que l'on ne solicite plus sont bel et bien chargés. D'ailleurs certains sont entrouverts et laissent passer un peu de lumière. Regardez avec insistance. Regardez bien! Et si vous ne voyez vraiment rien alors vous êtes fort à plaindre. Aveugles et perdus à la fois. Triste sort! Plutôt que de jeter votre commode pourquoi ne pas vous precipitez vous même au feu...

Qu'y a-t-il à nier des évidences? La fin est décrétée. Elle est irrémédiable. J'en comprends mal le principe et la condition. Cela relève d'une logique mécanique. Il en va ainsi de toute chose qui s'impose d'elle-même. Si simple, si évidente et à la fois si... inconcevable! L'insistance d'un chat lové sur le bras d'un fauteuil me fait-elle un instant cligner des yeux? Lui ai-je demandé quoique ce soit à lui, à son fauteuil ou à son bras? Ah! La rassurante présence. Que cette force immobile et féline est forte, puissante et réconfortante. Comme elle est tranquille. Elle me confine tout de même à mon malaise. Et si, en lieu et place de cette scène tranquille, je me contentais de faire des ronds dans l'eau ou de jeter des coups d'oeils fortuits à la lune. En serait-il autrement? Tout porte à considérer le contraire. Les incertitudes nous assaillent. Pourquoi tant de questions dans ces yeux-fabriques? Jusqu'où irai-je? A quel jeu serai-je pris? Pourrai-je longtemps prétendre ne me plier à aucune règle? Un sursaut de lucidité – il n'est pas donné à tout le monde – et je réalise combien mes illusions sont petites et coloriées. Elles sont à l'images des mondes que je monte de toute pièces, dans un imbroglio sournois et complexe de circonstances. Nous savons rarement où s'arrête notre fantaisie et où commence la péripétie de l'autre. Peut être en fait ne puis-je rien découvrir de sufisamment tangible qui m'épargne à terme de terribles crises d'angoisse. C'est une question de vanité. Mais je fais de cela ma morale, j'en tire mon invincibilité... Tout plutôt que reconnaître qu'il n'existe aucun repère, aucun point d'ancrage robuste pour se sauver de la noyade? Non! Je lutte, je résiste, je fais front. Mon salut, je le dis, réside dans ma perte. Si je ne peux rien sur le néant, celui ci n'a non plus sur moi aucune prise. Il est. Je suis. Nous sommes l'un à l'autre et l'un à côté de l'autre. D'ailleurs nous nous moquons bien l'un de l'autre et lui sans doute plus encore de moi.

Qui ou que sont nos électrons libres? Ils gravitent autour de nos noyaux fragiles, de nos coeurs invisibles. Nous pensons être pleins, nous pensons être de chair. Nous sommes vides, désespérément vides, courageusement vides. Nous sommes agités par une fièvre de plénnitude ne menant à rien sinon à un doute toujours plus angoissant. Nous sommes ces fameux hommes creux2 De fausses angoisses nous prennent assez tôt. Elles sont trompeuses. Existent-elles? Illusions? Mythes entretenus? Comment savoir! Untel déclarait la nature ayant horreur du vide. Nous aussi. Et l'on se remplit alors de ce que l'on peut. Le plein submerge le vide de notre permanence. Il n'y a rien avant. On ne le savait pas. Mais on tient à nous persuader du contraire. Nous demandera-t-on notre avis? Vous fûtes expulsés du vide les Marlous! Les Pierre, les Ahmed ou les Chang... chacun d'entre vous.... Catapultés d'un paradis ou d'un Nirvana grotesque. Ah! Les discours vocifèrés des hauts de chaîres sanctifiées. Avec du sang et des larmes. La voilà la vérité qui vous étouffe! On vous a promis le salut? Et puis, un jour, vous voila largué dans le vide? Et il faudrait nous en contenter! Nous en remplir les poumons. C'est ça ou crever? C'est cela em fait ET crever...

Comme d'autres, mais à l'encontre d'une multitude plus fournie encore, décider d'en vivre jusqu'à en finir. Y a-t-il une autre option possible? J'ai cherché, me suis interrogé sur ces banquets dressés derrière les portes. On y fait la fête! On y organise des pinces-fesses, des sabbats, des orgies! Très vite qui ai-je vu? De l'impalpable! De l'absence! Personne ne veut y croire. Moi initialement je ne le voulais pas plus que les autres! Par bravade, je prétendais le contraire. Je souhaitais apaiser mes semblables, ne pas leur résister. Ne surtout pas être ce petit grain de sable sclérosant le précieux mécanisme. Des faits! Oui des faits! Bien monsieur... Merci madame... Maman tu as bien sur raison. Et puis, je devais aussi me rassurer moi-même.

Mais voyons! Un peu d'honneteté! Oui! Enfin! Une seule fois vous dis-je! Un peu de sincérité! J'en ai eu. D'ou viennent-ils ces échos de festins? De nulle part sinon de notre imagination; ou aussi de nos coeur qui battent pour seulement battre et se donner l'illlusion émotive. C'est clair. Selon le bout par lequel on saisit le plat de côtes, on rira ou on pleura au raoût du mensonge. Demandez aux petits du Darfour ce qu'un bruit de casserolle éveille en eux! Perturbez un bon vivant lappant son Margaux! Les premiers en ont plein les yeux, les autres plein la gueule. On ne choisis pas trop. Cela vient tout seul. Les banquets ou les disettes ne changeront pas.
A cet instant précis, une autre explication ne me vient pas. J'ai pourtant la bouche pleine. Mon verre lui ne trinque qu'avec lui-même. Je ne fanfaronne avec personne. En face, il y a la Mort avec des traits qui étrangement ressemblent aux miens. C'est tout, c'est bien suffisant, je ne cherche pas plus loin.

Meublons donc l'angoisse. Peuplons-la. Dire ou écrire l'existence sans logique. N'avancer aucun commencement de preuve ne nous éclairant sur rien! Nier avec d'autant plus d'énergie le reste. Relier entre elles les bribes éparses d'histoires ne nous appartenant pas. Des poupées, des pitres, des marionnettes peignées, voilà ce que nous sommes. Passer d'une farce à une autre. Être un de ces électrons libres s'agitant sans trop savoir pourquoi. Se télescoper, se bousculer et se renverser. Se raconter des histoires. En écrire d'autres. S'inventer des orbites extraordinaires. Se toiser. C'est selon. C'est selon chacun. Moi j'ai choisi mon camp. Et vous le vôtre?

J'en entends encore se poser la réponse et exiger les véritables questions. Qu'y a t-il derrière tout cela? Une fragilité de vivre! Un pessimisme déconcertant! La ridicule négation d'une magie ambiante! Non! Rien! Vous cherchez em fait des clefs dont moi je me passe volontiers. Elles n'existent en fait pas et j'affirme être un privilégié. Mon sort est enviable. Je le déclare avec insistance. Si je devais courir la faim au ventre, sans doute n'écouterais-je toutefois que mes pieds. Si je devais résoudre l'invraisemblable, alors aussi écrirais-je plus profond ou bien perclu d'ampoules. S'il était question pour moi de trouver des solutions à l'absurde, de toute évidence serais-je, comme vous l'êtes, plus profond et moins léger.
Je me contente toutefois d'être ici et maintenant. C'est un défi de l'immédiateté. Puisque tout découle de cet instant bien précis auquel vous me lisez. Il n'y a rien d'autre, rien de plus important que cette seconde précise. L'immédiat: voilà la clef! L'imminent, l'instantané, le présent, le soudain, le subit et même, jusqu'à un certain point, le “sur-le-champ”.

Tout se joue sur le fil d'une vibration fragile. Je suppose qu'à tenir de tels propos, on me classera parmi les légers et les transparents. Car bien sûr ici et là on affirme tout et son contraire. Que nous n'existons qu'en deça d'un autre qui n'est plus et qui pourtant existe encore. Que nous vivons dans le passé ou grâce à lui. Que nous nous projetons vers un ailleurs certain, c'est d'ailleurs écrit, un avenir très clair, impitoyable et vrai. Et qu'il faudrait ne pas nous pendre à d'autres gibets. Vous n'avez pas vraiment tort de penser ainsi. Mais c'est bien votre problème. Pas le mien. Et pourtant! C'est aussi à cet instant précis que je partage ou non votre avis . D'ailleurs je l'oublie aussitôt pour de nouveau le redécouvrir. Je vibre plus que vous ne vous renouvelez! C'est sans doute pour cette raison que je ne vis pas vraiment, au sens où vous l'entendez, mais que pourtant je survivrai. Je vous l'ai déjà dit: le temps n'a pas de prise sur moi...

Et ma ville dans tout cela? J'évoquais celle-ci comme j'aurai tout aussi bien pu évoquer n'importe quelle autre, pour ne pas écrire toutes les autres. Je suis de ceux qui ont en connu un petit nombre, cette formidable chance m'ayant permis d'ouvrir autrement les yeux. J'ai d'ailleurs souvent lu qu'un destin particulier caractérise les visionnaires ou autres individus atypiques. Ils ont le plus souvent beaucoup voyagé ou affronté des situations si peu communes qu'on leur envie leur sort comme on peut tout aussi bien les en plaindre,, à moins qu'ils n'aient au contraire jamais rien vécu d'extraordinaire mais se sont alors acharnés à renverser cette tendance les caractérisant et qui, s'ils n'avaient pris leur sort en main, les eu relégué à l'anonymat et l'oubli.

Je me sens peu capable de regarder les circonstances telles qu'elles se présentent sous mon nez, où, si je crois cela parfois possible, éprouve de grandes difficultés à les bien évoquer, comme si la distance, l'absence ou même l'inexistence d'un être, d'un lieu ou d'une chose était la condition à mon sens primordiale pour mieux pouvoir l'évoquer avec fidélité.

Ce n'est pas inexact lorsque on se souvient que c'est à perdre ce qui nous paraissait banal ou de moindre importance qu'on y attache soudain plus de valeur.

Je ne connais pas cette ville. J' y suis resté si peu de temps. Comment savoir si je pourrais y vivre en permanence? Pourtant déjà elle me manque.

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