Les stigmates

Portrait de Raynald

Les stigmates

Derrière les orbites creuses, se lisait la profondeur insondable de leurs regards abîmés. Outre le passage inévitable des affres du temps enfuies derrière les années renouvelées, tant d’amertume, de chagrins enfouis, de ces petites choses anodines qui tissent le quotidien roturier, se mêlaient aux sourires édentés, aux rides abandonnées.
Le long des allées oiseuses, des portes fermées sur l’oubli. D’autres entrouvertes sur des formes graciles. Véritables sépulcres blanchis à la peau flétrie en attente d’un trou quelque part. Ou encore d’une de ces minuscules urnes à la forme parfois bizarroïde qui ira l’on ne sait trop où. Voir s’empiler pêle-mêle sous l’éclairage des vitraux retapés de ces hautes voûtes funéraires aux arcs d’ogives entrecroisés. Coiffés du masque du trépas, ces véritables tableaux de collage multicolore, voudront faire croire à ceux restés vivants, qu’ils auront eux aussi, leurs ultimes heures de gloire.
Des gestes, des habitudes, des mots. Des marques d’affection usées le long d’un chemin fragilisé, parfois éphémère et si souvent chaotique.
Des baisers quêtés pour exister. De la salive entremêlée par des langues gourmandes de se sentir vivantes. Si pleines de cette jeunesse, qu’elles se dressent insolentes, fourrageant la caverneuse intimité de l’autre, tel un dard levé un soir d’allégresse ou un après-midi de sieste, à la recherche de l’immortalité. Ou encore et toujours, cette quête obstinée de l’âme sœur. De l’autre prédestiné. Tout ce questionnement, ce fusionnement furtif, qui fait que l’autre devient cette part de soi qu’il faut abattre.
Hommage à ces êtres qui ont vécus sans trop savoir comment aller au bout d’eux-mêmes. Parfois trop peu. Souvent trop vite. Parfois trop mal. Souvent en aveugle au grand jour. Malheureux solitaires en pleine nuit, à la recherche d’un bonheur cruellement débonnaire. Heureux anniversaires à l’aube matinale de la cruelle réalité. Je suis seul dans mon lit froid.
Naissances désirées et celles obligées. Unions, ruptures, orages et draps froissés. Les têtes se posent sur les oreillers d’hiver. Sur les couches d’été inventées au chaud mitan du jour, elles se laissent rêver. Sous l’édredon d’automne à l’approche des premières gelées, elles engrangent l’espérance des jours meilleurs. Aux jonquilles d’avril, sous les premiers rayons obliques, elles frémissent de l’espoir retrouvé.
Sur la couette de froideur recroquevillée, la vieillesse allongé au côté de la mort attend son tour, son heure, sans qu’elle n’y puisse rien. Et que bien souvent, elle remet à plus tard.
Elle somnole. S’accommode. S’agite souvent dans ses rêves de jeunesse, où elle se voit assise dans un champ de fraise. Et parfois couchée au pied d’un lilas choyé, la tête enfouie dans le creux des bras de l’autre aimé.
Des odeurs lui reviennent de ces nuits d’été. De ces soirées à la pointe souveraine du soleil d’un matin, où tout semblait possible. De ces effluves au parfum de chair partagée qu’elle aurait aimé conserver dans le flacon précieux d’une vie à deux.
J’ai un jour trouvé cette vieille vieillesse toute ratatinée dans l’eau refroidie, presque glacée de son bain. Je l’ai alors séchée. Elle avait été oubliée. Bibelot fané qui ne sert plus à rien. Tout près d’être un des multiples déchets de cette société de consommation.
Et pourtant, elle était encore belle dans son sourire d’aurore. Dans sa chevelure clairsemée aux doux reflets d’argent et ses yeux moqueurs. Pas toujours toute là, mais combien pleine d’amour, de respect, de compassion, d’humour et de compréhension.
À force d’avoir tout donné. Tout abandonné. Il ne lui restait à peine que l’estime d’elle-même. Que l’ombre d’autrefois. De savoir qu’elle c’était presque oubliée pour plaire à tous les siens, j’ai pleuré dans ses mains. Qu’elle se soit même perdue sur la route de l’humanité, ne m’a pas étonné. J’en souffre encore pour elle. Et j’ose un nouveau chemin.

Raynald Boucher © 12 Janvier 2010.

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