J’avais fait du vélo tout l’après-midi. Une bonne course entre mon compagnon de reportage et moi-même avait mis fin à cette randonnée. Je n’avais pas gagné, mais c’était mieux ainsi, parce que le visage de mon concurrent et ami n’affichait rien d’autre que de l’épuisement. Naturellement, pour couronner nos efforts et fêter sa victoire, nous nous étions attablés devant un repas gargantuesque et bien arrosé. Peut-être même un peu trop bien arrosé, parce que je ne savais pas trop comment j’étais rentré à la maison.
Le lendemain, c’était la voix de ma conjointe qui me réveilla. Elle parlait au téléphone sans se soucier de mon sommeil. Je compris son message et j’allai sous la douche sans troubler sa conversation téléphonique. Quand j’arrivai dans la cuisine, cheveux peignés, frais rasé et bien vêtu, elle n’était plus là et je ne vis qu’un bout de papier sur la table. Une note qui me dictait de passer prendre un tailleur chez le couturier Henri, à une adresse que je ne connaissais pas ! C’était sa façon à elle de me faire des reproches. Alors, autant me plier à sa demande et mémoriser le numéro de porte qu’elle m’avait noté.
J’hésitai avant de monter dans ma voiture. Même en plein jour, des étoiles apparaissaient devant mes yeux et je craignais qu’une forte nausée ne survienne pendant que je tenais le volant. Mais comme je ne pouvais pas transporter un tailleur dans le métro, alors je me résolus à une conduite exemplaire, donc très prudente, dans les rues de ma belle cité.
D’ailleurs, je mis tellement de soins à conduire correctement mon véhicule que je dus m’arrêter deux fois, en cours de route, pour ne pas dégueuler dans le véhicule et, aussi, pour me rappeler le numéro de porte que j’avais soi-disant mémorisé. Je fus soulagé lorsque je m’arrêtai, enfin, devant ce foutu numéro.
C’était un vieil édifice en briques rouges, une ancienne manufacture transformée en condos dans lequel j’entrai. Probablement l’adresse personnelle d’Henri, me dis-je. Je montai les escaliers au deuxième étage et me rendis compte que mes jambes se ressentaient de la balade à vélo de la veille. Lorsque j’arrivai à la porte que je cherchais, je vis un type dont la tête et la carrure des épaules me rappelaient celles d’un boxeur. Il me salua avec la plus grande des indifférences.
- Bonjour, qui venez-vous voir ?
J’eus l’idée de l’envoyer au diable, mais à bien y penser il n’était peut-être pas à sa retraite. Aussi, je changeai d’avis :
- Je viens voir un type important, très important, qui est derrière cette porte et qui m’attend.
- On peut savoir qui il est, ce type ?
Je le regardai avec de grands yeux insistants et répondis :
- Vous voulez que je le fasse connaître à tout l’étage, peut-être ?
Il eut un mouvement de tête vers l’arrière, tout en me fixant du regard. J’étais un p’tit futé d’après son expression.
- Non, bien sûr, répondit-il d’un ton encore poli.
Sur ces mots, il me céda le passage et j’avançai. Mais en un rien de temps, je me retrouvai solidement plaqué face contre mur. Et je n’avais toujours pas eu le temps de mesurer la violence de l’impact que j’entendis sa voix me demander sur un ton tout à fait neutre :
- Alors, c’est qui ce type ?
J’aurais bien aimé lui dire que ce n’était surtout pas lui, mais… j’avais d’autres préoccupations, plus immédiates.
- C’est Henri, c’est sûr ! Que ma voix enrouée par les méfaits de la cigarette extériorisa.
Il afficha un sourire de satisfaction dès qu’il entendit ma réponse. Il desserra alors sa poigne autour de mon cou et m’orienta vers la porte qu’il ouvrit pour me précipiter à l’intérieur de la pièce… sans plus de manières !
Je n’étais pas encore remis de cette secousse que, déjà, quelqu’un venait me serrer la main. Un petit gros, style gélatineux, au sourire niais. Je jouai les affranchis et répondis à son accueil avec les meilleures formules de courtoisie que je connaissais.
Je croyais avoir l’air normal et c’était tout ce qui comptait. Mais je réalisai vite que tel n’était pas le cas. Mon hôte me le fit comprendre sans détours :
- Ne vous en faites pas avec ce petit désagrément, Ben est parfois un peu brusque avec les invités, mais ça n’a rien de méchant, vous savez !
Son commentaire me figea sur place. Je n’avais jamais vu Henri le couturier, mais si ce monsieur s’appelait Henri, il n’était assurément pas couturier ! Je me souvins tout à coup que l’un de mes collègues au journal m’avait déjà parlé d’un certain Henri, un mafieux de la pire espèce et que personne n’arrivait à le repérer !
Le type se mit à me regarder d’un air interrogateur.
- Ça ne va pas bien ? me demanda-t-il.
- Mais non, mais non… que je lui répondis précipitamment.
Il me lança un regard dubitatif, puis acquiesça à ma réponse d’un signe de tête. Enfin, comme s’il eût voulu en finir avec une tâche ennuyeuse, il me demanda :
- Alors, vous le voulez ce tailleur, oui ou non ?
Sa question me glaça d’effroi. Était-il vraiment Henri le couturier ? Si c’était le cas, je ne comprenais plus rien. À moins qu’il eût été à la fois couturier et mafieux ? Alors là, je comprenais encore moins.
- Mais non, que je lui répondis, gardez-le votre tailleur. Moi, je m’en vais, je dois me remettre d’une cuite qui m’a complètement lessivé le cerveau !
Jeannarrche_911
Janvier 2010
935 mots
Commentaires
Super !
Mes félécitations Jeannarche.
Très bon texte. Bon dialogue... et la qualité du français... sans reproche. Du début à la fin, j'ai conservé mon intérêt...
Bravo
Raynald
Tout ce qui arrive, arrive pour un plus grand bien... Ce que je fuis me poursuit...Je suis uniquement ce que je crois être, et j'attire à moi le beau, le bon et le merveilleux...