La secte des stylos…

Portrait de olivannecy

La secte des stylos…

- Non, pas ça. Je vous jure que je n’ai rien fait. Ce n’est pas moi…

Criant à s’en arracher les poumons, Kevin reste là hagard, les yeux grands ouverts, tournant sur lui-même, face à cette assemblée énigmatique.

- Ne me jugez pas ainsi, je n’ai rien fait de répréhensible, juste laissé échapper quelques mots. Ils ne sont même pas à moi. Je vous en prie, croyez-moi.
- Expliquez-nous !

Tout tremblant, essayant de comprendre vraiment ce qui lui arrive, Kevin essaie de saisir l’improbable réalité de sa situation.
Tout commence il y a bien longtemps, à cette époque où pour lui les mots n’ont qu’une résonance et leur écriture qu’un aspect décoratif venant choir sur des feuilles qu’il n’a jamais trouvées sur les arbres des cours et jardins où il aime se promener.
On lui apprend que pour que vivent ces mots, il faut d’abord les écrire. Ecrire, voilà un son qui chantonne à ses oreilles, un peu comme un cri s’accrochant à un rire…
Très vite, il se retrouve quotidiennement dans une salle où on lui enseigne que les mots sont constitués de lettres et que ces lettres on les trace avec des crayons, des stylos et tout autre objet contenant de l’encre. Il se demande d’où elle peut provenir. Où se trouve la fontaine ? Qui sont ces encriers qui la récoltent ? Il y a donc plusieurs sources, pour qu’il y ait tant de couleurs ?
Sa fascination de la découverte de l’écriture s’amplifie avec le temps. Après avoir appris à dessiner des mots, on lui enseigne à peindre des phrases. C’est dans le dédale complexe de cette mise en image qu’il commence à mâchouiller les extrémités de ses crayons. D’abord frénétiquement, trouvant un goût particulier à chacun, puis par réflexe et finalement par habitude. On le soupçonne d’ailleurs d’avoir englouti quelques capuchons de stylos…
Puis, par obligation, par curiosité, il apprend aussi à lire.
Ainsi, tout ce qui noircit ces longues pages est fait pour être LU ! Là fut le choc.
Lire, s’imprégner des mots des autres, les laisser s’insinuer en lui pour y déposer l’empreinte de leurs sens indélébiles.
Il se met à lire et relire, à écrire sur les livres, mâchouillant toujours ses mots et ses phrases, emprunts des expressions galvaudées au long de son expérience boulimique, usant ses yeux sur les estafilades typographiées.
Il se joint à un groupe d’individus qui prend un malin plaisir à user les plumes en évident leur essence sur des supports de fortune dont il oublie vite le sens, jusqu’au jour où il dut écrire pour vivre.
Il écrit sur l’écriture, se vidant de sa propre présence, puisant dans une manne impalpable, inconnue du monde réel. Il use tant de juteux stylets qu’il en vient à se répéter, à se parodier, à copier les autres par manque d’inspiration.
Arrive ce jour noir où une once de justice s’abat sur lui. Des témoignages accablants de ses amis d’enfance aux supports gribouillés, affichés au jury, crayons, feutres stylos et autres fusains maltraités ressurgissent. Il découvre avec effarement que tout ce qui s’effile de ses errements a prit vie, sur un instant magique, un souffle éphémère.
Où est aujourd’hui la vérité ?
Existe-t-il une raison pour qu’on le porte aux mines en sacrifice ?
Il ne sait plus.
Que faisait-il avant ce cauchemar ?
Un commentaire, encore, une critique de plus, étrillant sans réserve un accord de rime, un ersatz de pensée à coup de citations, de refrains empruntés. Il se rappelle l’odeur qui l’a perturbé, comme de l’alcool à brûler, une senteur âpre très marquée. Suit le noir et une douleur lancinante derrière le crâne, aboutissant à ce réveil douloureux au milieu du brouhaha de cette foule s’exprimant en crissant sur la pointe des pieds.
Il est là, jugé sur ses cris oubliés, sur ses déviances d’écrivain par une multitude de porte-plume encapuchonnés.
Les noms de ses juges ont une consonance familière, Alan Bic, Walter Mann, Ray Noltz, Emma Ped et autres consorts qui lui promettent une épitaphe surlignée « Pour l’exemple ! ».

Comment leur faire comprendre que si un jour on ne lui avait pas appris à tracer son premier bâton, rien ne serait arrivé ?

:oj LeR@miou

Commentaires

Portrait de olivannecy

merci ancholie écrire est

merci ancholie
écrire est souvent un cri ou un soupir de l'âme ou de l'esprit...

:oj LeR@miou

:oj LeR@miou

Portrait de Ancholie

Votre prose est très

Votre prose est très intéressante Olivier. J'ai eu un coup de coeur pour cette phrase : "Ecrire, voilà un son qui chantonne à ses oreilles, un peu comme un cri s’accrochant à un rire…" Un peu comme un cri...voilà l'essence je pense bien.

Ancholie

Ancholie

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